Lettre ouverte à Eva. (1)
__Ce matin, en regardant le soleil hissé haut dans le ciel, je pense à toi. Je pense à toi et à ce que tu pourrais être en train de faire. Je t'imagine, sourire au vent, fière silhouette caressée par les lames salées des rives sableuses. Je t'imagine, sur le seuil de ta porte, une tasse dans la main droite, les yeux fermés, les lèvres humides. Je t'imagine ombre scintillante dans les ruelles chaudes de la ville. Je pense à toi, qui mène ta vie, qui défie les nuits, sans moi, depuis ces longues années. Je pense à toi, malgré les océans et les jours qui nous séparent, malgré les montagnes et le souffle froid des nuits les plus lasses. Une image, parfois agite mon c½ur. Je pense à Murano, cette île aux milles couleurs. Cette terre d'ocre, farandole éclatante aux murs rouge flamboyant, aux volets vert émeraude ou jaune éclatant. Je pense à ces silhouettes élégantes, glissant sans bruit dans la lagune, tourbillon de secrets, de souvenirs, tourbillon de larmes et de promesses oubliées. Je pense aux sons rieurs, aux voix graves et chaudes, je pense à ces odeurs que l'on ne trouve nulle part ailleurs et au silence brûlant, séduisant et immuable de Venise. Ce matin, en regardant le soleil hissé haut dans le ciel, je pense à toi. Je pense à toi, à tout ce que tu ne sauras jamais, à tout ce que tu n'auras probablement pas l'occasion de me dire. Pourtant, il faut que tu saches, il faut que je te raconte. Laisse moi te raconter ce jour. Au moins celui là. Hier soir, en regardant le ciel, j'ai vu cette lune maussade,lessivée, englouti par les nuages d'encre où ne flottaient que quelques rares étoiles, pâles fantômes, timides lumières. J'ai senti cette pluie fine, cette pluie froide sur ma peau, je l'ai senti s'enrouler autour de mon corps, fière intruse aux courbes de ma nuque, aux creux de mes doigts. J'ai vu les feuilles ternies par le vent d'hiver, les branches fragiles à l'aube du printemps. j'ai vu cette mousse suintante sur l'écorce criblée d'entailles. En levant les yeux vers le ciel, j'ai senti gronder en moi la fièvre infernale de l'été passé, la chaleur étonnante, grandiose de ce début de mois d'août. Je sais que tu n'es pas ici, que tu n'es peut être même pas ailleurs et que tu ne liras jamais ces lignes. Mais laisse moi te raconter. Je me souviens de ses yeux, défiant le ciel, je me souviens de son regard rieur, surprenant, magnifique. Je me rappelle de ce vertige terrible, de cet arrêt du c½ur qui trébuche sous le poids de palpitations violentes, fantastiques, inconnues. Je me souviens de mon dos qui se dérobe, de mes pas qui s'éloignent, je me souviens de cet irrésistible élan de douleur, de plaisir, d'étourdissement éternel. Je me souviens de tout. Je veux que tu saches. Je veux que tu saches que je me souviens de cette vie qui grouillait, partout autour de nous, je veux que tu saches cet instant dérobé, défiant le temps, taisant la lassitude et la monotonie. Je veux que tu saches les cicatrices fardées de mes sourires d'automne, et ce c½ur acrobate, terrassé par la violence du plaisir, la douceur des regrets, et l'amertume terrible des remords. Ou que tu sois dans ce monde, je veux que tu saches. Je veux que tu saches ce jour. J'imagine ton front soucieux, tes doigts nerveux dans tes boucles d'or. J'imagine ce sourire coincé entre tes côtes, j'imagine tes larmes face à cet instant terrible d'amour.
Je n'oublierai jamais.